Journal poétique / www.jouyanna.ch

ombre

lundi 16 février 2015, par Anna Jouy

J’ai été longtemps absente. Reculée dans quelque coin de mon ombre, la mienne. C’est un habitat sans loyer, la HLM des banlieues de soi-même.
Je m’y suis mise, m’y suis retirée, une couverture d’ombrage. On peut se croire ainsi à l’abri. Il semble que personne ne peut jamais vous éloigner de votre ombre. Fallait-il que je me pense immense n’est-ce pas, comme un arbre, comme une voûte, une coupole, pour mettre sur mon corps une telle visière ? Mon corps, qu’un voile gris ou noir protégeait de lui-même, mon refuge, là où m’enfuir, là où vous fuir.
J’ai été absente, j’ai porté mon propre tissu de nuit, d’obscurité, d’effacement. L’ombre a cette particularité d’estomper vos volumes, vos traits, vos formes-mêmes. On pourrait passer ensuite le doigt sur votre pourtour, comme pour vous emporter au pochoir, plate et lisse. C’est commode. On aime votre si discrète apparence. C’est comme si vous n’étiez pas là et pourtant, bien là.
Personne n’aurait dit que je n’existais pas mais je n’existais pas. J’étais la découpe de mon corps dans une feuille de lumière. J’étais sans volume, ni belle ni laide. Une ombre parfaite.
C’est un choix que d’autres font aussi. Je les reconnais tout de suite. On a en commun, une fadeur passe-partout, l’insipide douceâtre. On a ensemble solidaires, cette peau de caméléon de toutes les nuits, une disparition sans danger. On est si banales, irréelles, noires dans le noir. On est des passe-muraille, une fonte de ténèbres, dans le décor.
J’ai été, un être bien avant toutes les conjugaisons, une morte tranquille sur un cintre en carence. La vie par contumace. Sombre la plupart du temps, un oubli, une absence…


La femme voilée | Christèle Perrot
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