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lundi 3 août 2015, par Anna Jouy

Me voilà dans la pièce des petits formats. Tons de gris, tons de bleus, parfois une trace rouge, un peu comme s’il s’y était coupé les doigts. Je les connais tous mais je bute soudain contre ce grand carré. C’est entouré d’une bordure bleue, comme un foulard Hermès. Moins net, plus diffus. Un bleu qui ouvre le ciel, mi-nuit-mi-jour. Le cœur est gris, translucide gris, éclairé depuis l’autre côté de la matière. Pourtant il n’y a rien qui soit blanc malgré cette sensation de pureté qui semble percer le tableau. Est-ce ça qui m’attire ? Est-ce cette sensation que l’essentiel m’est voilé, comme si l’artiste passait son temps à rénover les portes de l’autre monde d’une couche de peinture fraîche, invitant l’œil et la mémoire à se questionner sur ce qu’il n’a pas vu, avant que ce ne soit ainsi repeint et recouvert ? Par-dessus cette lumière d’un étrange rêve, une goutte d’encre, noire lumineuse laque, déploie une forme, une silhouette. En soi, rien ne la dit humaine, mais tout la restitue telle qu’ainsi : un être, dont je me dis aussitôt qu’il s’agit d’un ange penché, bienveillance de l’obscur sur un instant de grand trouble et d’éblouissement.
La mort vient de passer sans doute. La mort vient de trancher. Et lui regarde depuis l’autre face de la vie. Il faut arpenter les remparts du cadre, suivre autant de l’œil que du doigt la rampe bleutée, couleur d’une nuit acceptable. Tenter de s’y inscrire et de se laisser déborder à son tour aussi. Ne pas aller au cœur de l’image, je le sens. Il faut m’imprégner de la texture bleu Klein des abords du puits. Je me baigne dedans ou j’y nage. Comme un canal d’au-delà qu’il me faut impérativement prendre avant le grand saut. Et puis aborder, la main en visière, la phosphorescence du jardin. L’extraordinaire carré d’une fontaine de lumière. Grand Eden à la française, avec cette découpe au cœur du dédale, qu’on n’emprunte que de nuit ou de sommeil, parce que ce ne seront que ces moments qui seront capables de promettre autant l’eau que la terre. Enfin attendre. Je pourrais le faire longtemps, sans la moindre impatience. Voici la visite muette qui s’extraie des radiations, comme un profil d’ombre innommable. Je me contente de cette apparition noire, cette découpe sombre qui bouge un peu quand je la fixe longuement, ce mirage de la nuit pour que l’estafette d’un peu d’amour entre et me pénètre de son image.


glalonde/quebec

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Messages

  • (hésité un peu
    et
    pas de dé sur moi pour décider à ma place)
    Je viens de comprendre ce qui me rend cette peinture (et d’autres) si proche
    non pas de ma pensée (c’était une fausse piste et la raison d’un mauvais goût en bouche)
    mais de ma main
    qu’elle saisit et emporte en son pays
    (rien à voir avec ce qui est, merveilleusement ou non, à voir dans la peinture figurative)
    merci pour ce texte
    il m’a en quelques lignes fait faire beaucoup de chemin
    (peut-être perdu demain ? et devenu tristement idée parmi d’autres, mais c’est toujours ça d’arraché au réel)


    "découpe au coeur ... qui bouge "

  • Peinture qui a accompagné la mort de mon pere

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