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flocons et mémoire

samedi 19 mars 2016, par Anna Jouy

Flocons et mémoire.

Dans un carnet, tu tournes chaque jour, comme dans la rue, au revers des croisées. Tu t’attends à un but, une place. Tu espères, ne serait-ce qu’un mur où casser le braquet. Tu creuses la spirale, tu pédales, tu es dedans, la gueule sous les pages du souvenir. Tu te souviens. Te souviens-tu de tout ?
Tu les as entendus. Ils ont parlé, ont dessiné pour toi l’avenir. C’est le flou qui te reviendra, ton héritage. Leurs mots, quelques centimes lustrés à la manche, ont-ils réussi à soudoyer le monde ? Obole roublarde.
Voilà la nuit ta chambre, de pierres semblables qui s’aiguisent les dents, les écailles de la terre. Et dans le suintement des glèbes, dans la houille de la citerne, la mer paresse comme une déesse après la lune. C’est la fosse aux étoiles. Or, bitume, diamant. Des éclats chahutés de lumière, qui jouent, à nuit et jour perchés.
Une caverne, faite de traques, de racines, d’éruptions de graviers et de filons.
De cobalt aussi : le ciel passe parfois les diapos des vacances.

Tu inventes alors les surfaces. Tu inventes l’arbre, qui a ce genre de doigts sur ta peau, sa chevelure crépue de feuilles. Tu inventes la couleur au-delà du sol, ce bleu sans matière.
Tu n’as pas encore inventé l’échelle.

Voilà le terrain. Les vagues sont dedans. Ce ne sont pas de vraies vagues mais de simples images. Seulement celles que tu te rappelles et qui ballotent la vie. Une flottille de collines, l’horizon instable. Terrain chargé des fourrures du vent, de ces voiles lentes, des bagages de neige. Te jeter à l’eau, te dis-tu, -avec tout ça ? - et te dissoudre parmi les terres.
Une veste malade a encroûté le pays, mémoire gelée.
La neige. Saupoudrage de pensées. Agiter le cerveau avec vigueur, le retourner sur la page. Il neige. Comme dans les boules de verre, un peu de sucre glace. Pour décorer, pour faire joli. Concassé pain de froidures, émietté, tombant à chaque secousse. Vols de flocons, c’est le vide qui prend le plus de place. Anticiper le mité de matière grise, état troué pressenti, un désarroi d’éponges.
Tu penseras bientôt tufière, roches poreuses mal sédimentées. Tu penseras nuages. Que de légèreté.
Ne t’inquiète pas de la nostalgie des copeaux, mémoire au rabot. Il y a beaucoup de blancs. Malgré ce crampon qui clampe les cotons spongieux de la tête, il faut lâcher prise et laisser le monde tel que tu le sais, tomber. L’autre arrive. Bientôt plus rien.

Vraiment es-tu l’homme vague, homme et terrain semblable ? Toile ratée où s’effacent les idées, les amours, les formes, à la térébenthine ordinaire. Raturages indéfinis. Homme du bord ample ou étroit des friches, d’un côté le peuplement, de l’autre la jungle. Entre eux, ton indécision emplie de cicatrices, toi, qui serais l’homme vague.
Des trous, des tas, de la terre si foulée qu’elle a déjà pris le parti des pierres. Lieu de déport, lambeaux troubles, entre tout. Dans cet interstice, des gouttes de couleurs et plantes compagnes tentent vainement le raccord au précis.
Homme vague, tes jachères sont de l’arête des mondes. Tu métisses les frontières. Tu arpentes les bans. Est-ce pour mesurer et investir l’état pellagreux de quelques carences ? Comment vas-tu t’adapter aux armatures du béton ? Ou encore, comment vas-tu ouvrir les sols pour des semences ? Si tu n’appartiens à aucun endroit mais au vestige...
Dans un carnet, tu tournes tes jours.

Nous avons nos places inconscientes. Nos souvenirs pavés sur les plexus. Irradiations de quelques bonheurs. Ce sont des éclairages au gaz euphorique.
Ça circule fluide avec ces grands mouvements des bras qui moulinent. Les lignées urbaines. Les monts d’amour. Les itinéraires. Des brassées d’avenues et de départs.
Placebos de voyage, nous tournons au moyeu, à la chaîne graissée, rétropédalage Torpédo, ces flashs au cœur du passé. Rayons funèbres, convois X.

Et puis d’un petit coup sexe, un gravillon trop dur et c’est la déviation et les bas-côtés.

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