Journal poétique / www.jouyanna.ch

elle...et soi

mercredi 20 avril 2016, par Anna Jouy

Le trajet est toujours le même. On dirait qu’il n’y a qu’une seule direction quand il s’agit de se balader. On monte dans la voiture. On s’entasse. Privilège de fenêtre parfois. La banquette arrière qui met les gosses en brochette. Quelle place. Et elle attend, attend passivement que la route l’emporte, qu’elle tire le tas d’humains jusqu’à une nouvelle case sur le jeu de la semaine. Une fois qu’elle est dans la voiture, elle sait que le dimanche est périmé, qu’il est en voie, en voie de décomposition lente et que cela n’est désormais qu’une question d’heures, de quelques heures, qu’elle devra sacrifier à cette visite pendant laquelle il ne sera bienvenu ni de parler ni de demander. Ni de se taire non plus. Rien ne peut sortir du voyage, de la visite dominicale. C’est l’engrenage qui broie lentement le temps et laisse une poussière fine d’ennui, de vacuité malade, de peine perdue. Alors elle coince sa tête contre la vitre, le paysage lui, le salaud, bouge et file. Ses yeux suivent les effacements, les traînées de prés, d’herbes, de piquets qui longent l’asphalte. Ce faux-jeton de terrain qui ne cesse de s’abstraire, de revenir, de zapper ses cartes et puis à nouveau de les remettre devant elle. Elle suit, elle essaie de retenir et puis de ne plus retenir, comme si elle était écrasée contre le verre de la Taunus. Et elle commence à se rencogner dans le lointain de son corps, à refaire le focus, quelque part très loin à l’intérieur d’elle. Et l’esprit flou du déplacement soudain redevient net et précis. Où est-elle ?
Est-ce que le fond de soi ressemble à ce ciel, ce très loin dans le ciel. Elle dominicale, là-haut, domine, domine dimanche. Elle voit cette automobile blanche qui roule sur la route ; elle se voit elle-même regardant par la vitre, son visage appuyé contre la transparence, fixant quelque chose. Se fixant elle-même. La voiture, la route, les prés des deux côtés et cette fille qui s’observe et scrute intensément. Où est-elle ?
Va-t-elle revenir ou se laisser partir ? Va-t-elle se regarder encore longtemps, se regarder rouler de loin ? C’est comme s’il allait falloir toujours s’observer, s’entendre dire, se laisser apprendre et modeler, se voir vivre ? Et c’est bien ce qui se passera ; elle ne pourra plus rentrer, jamais plus, dans le moule parfait de son être, et même de retour, revenue apparemment, jamais plus l’être n’allait reprendre l’exacte forme de laquelle il vient à l’instant de s’extraire. Elle et puis l’autre, le corps chargé de mission, l’apparence du vivre, sa propre marionnette, qu’elle ne cessera plus de regarder faire et agir, qu’elle laissera vaquer comme un leurre, ou un délégué, comme un témoin physique de ce que peut être une vie, tandis que l’essentiel va rester en stabulation libre entre des nuées, des semi-brouillards. Elle va rester sur l’escabeau de l’arbitre de sa propre existence.


L’arbitrage… A toi de jouer ! - US Bouscat
www.usbouscat-tennis.fr

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Messages

  • je me demande si quelqu’un ne trouvera pas ici l’expression de ce qu’il ou elle a si souvent, et si souvent encore, ressenti

  • Celle qui rentrait le dimanche au village, le nez contre la vitre, traversait du regard son visage, attirée par l’eau qui inondait les vastes prairies, prolongeant dans une parfaite symétrie les silhouettes des peupliers ; rejoindre ce monde à la renverse, plonger tête baissée dans cette profondeur grise du ciel, un autre dédoublement, l’envers du décor en visite, comme un retour dans les racines aquatiques de soi.

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