Journal poétique / www.jouyanna.ch

Peut être

samedi 7 mai 2016, par Anna Jouy

S’il y a un terme que j’affectionne particulièrement, c’est le mot peut-être. C’est qu’il résume ma façon de vivre, entre le doute et le devenir. Une sorte d’illusion en voie d’apparition. L’idée d’une comédie est une bonne définition de mes tentatives d’exister qui ne peuvent jamais s’ancrer que dans des personnages temporaires aussi. Peut être comme « Peut faire mieux ou devrait s’appliquer, a des moyens, qu’en fait-elle ? »
Et malgré le fait qu’avatar n’existe pas alors sous cette forme récente de mutant de l’esprit informatique, j’en ai déjà intégré depuis l’enfance toutes les définitions. Je suis un avatar, une mutation permanente de corps en corps autre et indéfiniment convertible. Peut-être suis-je d’ailleurs encore en train d’endosser une nouvelle altération de mon actuelle figure ?
Mon passé ne m’appartient plus, c’est le génome naturel qui va se trafiquer sans répit. Comme un grossissement de cellules. Et puis insensiblement, avec précision cependant, s’établit et s’installe un perpétuel état de changement, de vies à tenter et essayer. Ces rôles, qui seront les miens. Je peux désormais adopter le nous. Parce que je suis ainsi, je suis un nous, qui me prête une épaisseur que je n’ai pas.
Le plus important, c’est d’être quelqu’un. En fait, il y a aussi de longues zones de vies où nous ne sommes personne. Aucun désir d’être un autre ne hante l’esprit. Ce sont des semaines incertaines durant lesquelles il faut vivre à découvert, nue. Nue jusqu’à l’os. Nous manque.
En vivre ainsi souvent, presque des traversées de désert, d’aride ou plus simplement de mort. Nous n’existe pas. Il attend, une graine, un germe qui ne peut exploser. Et c’est un temps d’effroi, l’inquiétude. N’être que soi ne peut donner aucune sensation de vivre. Personne au lieu d’une personne. Ou les deux qui s’annulent et ne retiennent rien, comme une soustraction du monde. L’absence de ce nous qui enfile mon costume de chair, qui squatte mon corps et me demande de le vivre par intérim donne cette sensation d’être suspendue comme le vêtement d’un personnage de théâtre, oublié jusqu’à ce que la pièce revienne au répertoire.


Frédéric Dard- mort le 6 juin 2000

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Messages

  • " Il y a de longues zones de vie où nous ne sommes personne",
    " Nue", dites vous, ou peut être (!) quelque chose comme ... une éponge imbibée, échouée, affalée sur un rocher... une inertie provisoire.

  • le peut-être partagé (et le ce serait qui est son cousin)
    le nous aussi, en gardant prudemment dans un coin de conscience que ce nous est un je, même si sais pas trop ce qu’est ce je
    quant à la suite du texte, me bornerai à dire que le formulez si bien

  • absolument brigitte...ce nous est un je qui sort masqué.. :-) ceci est un extrait d’un long travail sur le moi ;-) en plus...

  • C’est peut-être dans l’esprit de ce qu’exprimait Keats au sujet
    du poète " The poetical nature has no Self — it’is everything and nothing ; it has not caracter... A poet has not identity — he is continually in for and felling some other body"
    La tragédie pour un poète, oui vous avez sans doute raison, serait de ne pouvoir dépasser en soi l’individu. Mais c’est Goethe pour ne citer que lui qui parle aussi du bonheur suprême dans la personnalité. Intuitivement il semblerait idéalement que le centre de conscience doive tendre à se confondre avec l’univers, mais cela signifie alors être métaphysicien, c’est à dire de refuser d’être figé dans une forme individuelle particulière. Refuser la cristallisation c’est être protéen. Question est de savoir comment oublié ce que j’ai su et ce que j’ai été autrefois et comment renouveler des moyens intellectuels dans ce cas.

  • Peut-être ...
    le peu d’être deviendra-t-il, par pulsation imprévisible un
    beaucoup d’être
    avant que
    comme la lune il laisse à nouveau place au
    peu
    qui fait si mal à l’être.
    (encore un beau texte ... qui emporte le passant lecteur en des terres où il lui faut
    marcher
    merci.)

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