Journal poétique / www.jouyanna.ch

retour de voyage.

dimanche 15 mai 2016, par Anna Jouy

À côté 3 personnes, le père et le fils consultent leur portable. La mère est seule. À gauche, un homme de 50 ans environ semble draguer une femme plus jeune assise en face de sa compagne. Regard assumé, intérêt pressant, coups d’œil impromptus.
Deux garçons serveurs dansent, parfaitement agiles sur la scène du restaurant. Ils connaissent le moindre entrechat du service.
Décor orange et gris taloché laid de blanc. Au menu, côte de porcelet à la catalane.
L’étage est plein. Dans le passe, je vois une femme préposée aux bons-dessert ; elle a un petit air invalide. Ça me tire les larmes.Le cuistot bosse dur, concentré sur la chose.
Le fils adore la souris d’agneau, sa mère insistait pour qu’il mange autre chose qu’un steak.
C’est bruyant mais j’aime. J’aime aussi comme ils crient à la cuisine : un bon dessert ! alors qu’il ne s’agit que d’un ordre-ticket de fabrication.
Le saint Prévant était frais ; le rouge commun.
Le serveur à lunettes a un accent léger et trainant, l’autre, c’est du gravier.
Je prépare le plan de la soirée.

*Que demander de plus qu’un poème encore, quand tout se tait autour. Au moins une phrase ; tout ça autour de moi et le reste n’ont que la nécessité de partir et de me laisser, paisiblement. J’ai la tête enfermée dans une boite de soucis, et à la bouche ce cadenas sur les vraies affaires précieuses. La tête est pleine comme une messagerie, refus de réceptions nouvelles. Rien ne peut plus entrer, le corps viral a dressé ses anti-bonheurs, anti-textes. Je sors mes anti-sèches, un livre m’attend.

*Le mendiant tend la main, bon, mais son corps depuis longtemps est ailleurs. Ce qu’il donne, lui, c’est à chacun sa question. « Que deviens-tu ? » me dit-il et par trois fois, je songe que chacune de mes piécettes est un mensonge et une trahison. L’homme me sourit, il a compris que mon silence avait un prix et qu’il allait n’en toucher que les recels.

*Que demander de plus au dimanche ? Les hommes surtout, par grappes, comme des breloques sur la semaine. On les voit errer les mains dans les poches. On ne sait pas si leur nuit a vidangé l’amour ou si ce sont les trottoirs du solitaire qu’ils arpentent ce matin, le pardessus de l’aventure sur leurs épaules.

*Je doute de la gentillesse des gens parce qu’ils n’ont guère de pureté. Il faut que je pense à être. Un homme aux cheveux blancs passe ; il a souri pourtant je ne m’inquiéterai pas plus que ça de savoir ce qu’il est devenu ou si sa mort est prochaine : il est de l’humaine non nécessité.

*La ville me tire une langue propre. Elle déroule un puissant silence. Mais soudain comme des mots d’ombre, les gens envahissent et ne cessent de bruire. Chaque geste qui arrive signifie quelque chose. Y rester attentive.

*L’homme au milieu de la rue. Il y était hier. Il y est ce jour ; debout dans la rue, un sac sur le côté. Grand vieux blanchi. Que se passe-t-il, je me demande, mais il aurait fallu m’arrêter et aller vers lui. Que lui dire, qu’aurais-je dit ? Il se tient là, il nargue le destin, l’attente sans doute, comme je suis incapable de la vivre ? Comme il est difficile d’être dans cette zone d’inconfort ! Affronter cet état statique, c’est plus fort que n’importe quoi, plus puissant ! Il est courageux.

*Est-ce que je ne savais pas que ce serait comme ça : je suis sortie mais en fait je suis restée en dedans de moi-même.


Dijon

< >

Messages

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.