Journal poétique / www.jouyanna.ch

le promeneur

mercredi 15 juin 2016, par Anna Jouy

...Je sors et la première femme qui me donne un frisson ou me happe, je lui emboîte le pas. Il faut tenter une moisson plus large, plus éclectique. Nombre de fois, j’ai cru en marchant tenir le fil conducteur, mais presque aussitôt autre chose arrive et modifie mon avis, le démonte et tout est à reprendre. Ce que j’ai à saisir tient du collage, ou de la mosaïque, une pierre, une couleur, une forme. Que des bris, des éclats et le nez dessus qui m’empêche de voir un trait ou un ensemble. Je suis collé sur l’ouvrage.
Alors je pars et pour ouvrir un peu mon esprit et mon désir de comprendre, je me faufile dans les ourlets de passantes que j’imagine lui ressembler. Faire confiance à mon instinct ou mon intuition, laisser le cerveau dialoguer avec ses émissaires secrets, ses espions capteurs. Le laisser sélectionner selon des critères sans mot, ce qu’il veut pour qu’un jour je puisse dire …c’est elle, quelque visage qu’elle porte, c’est elle.
J’emboite des pas, des mouvements, j’emboîte les auras furtives ou prégnantes des promeneuses. Je laisse mon corps percevoir, j’écoute les moindres bruits qui me pénètrent ça me fait. Un talon qui perce le bitume, le frôlement d’une jupe sur une cuisse, les bracelets, les pages d’un roman qu’on tourne et tourne encore. Plus attentif ensuite, à l’histoire de ces visages, les traits marqués, les effacements des joues, le lointain rêve de leur regard, cette fronce modeste des yeux, le tomber sauvage d’une chevelure. Je m’approche alors, je cherche ce qu’il faut de contact. Je les bouscule. Et parfois comme un nouveau miracle, le son d’une voix qui répond, qui s’excuse ou salue. Alors l’instant prend une dimension cosmique. Le son me porte jusqu’au plus profond de leur nature. Unique alors, pour la seule fois. Et je saisis à ce moment que tout est là, dans l’incidence de leur voix sur l’air autour de moi, et à quel point tout ça entre en moi, s’implante. Et me travaille.
Il y a des femmes dont je ne récolte rien et puis, celles généreuses qui me font la tête pleine. Ce sont des femmes partitions. Elles ont une musique intérieure, une mélodie et ce que j’entends me rend riche et virtuose. Je rentre chez moi et je les écoute sans cesse. Je les couche sur mes feuilles. J’espère encore trouver la sienne dont elle dit qu’elle n’existe pas....

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