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femme

samedi 30 juillet 2016, par Anna Jouy

L’as-tu trouvée ? soufflent les voix.
Inspiration.
N’es-tu pas allée là-bas pour ça ? L’as-tu trouvée, ta méchanceté ?
Tu as pris ce chemin, tu as remonté ton lit, pierre à pierre, mur à mur, puits contre citerne et citerne contre ciel jusqu’à l’eau première, la nuée qui passait lorsque tu vins à ce monde. Long voyage, fait dans le secret, sous le voile de tes souvenirs, de tes pensées. Tu as voulu comprendre.
Alors, l’as-tu trouvée, ta méchanceté ?
J’ai commencé à voir ta révolte monter et prendre graine quand j’ai vu ton corps grandir et toi enfler de lait et de questions. Ta place, ton air, ton eau de vie de moins en moins vastes, de moins en moins accordés. Tu as demandé pourquoi et tu fus battue et puis cachée, menottée de contraintes. Ta méchanceté, fut la réponse.
Alors fallait-il que tu la rencontres cette vilénie et que tu saches ? Oui bien sûr, ma courageuse.
Tu as toujours pensé, ce qu’on dit est vrai. Et plus malléable que toi, il n’y avait pas. On façonne la pluie d’un vase de fer blanc ou d’une cosse d’arbre fendue. Tu voulais faire confiance, tu l’as fait. Il y avait cette source de laquelle tu songeais que tout décline. Toi pareille aux autres. Une perpétuelle cascade, le fluide qui s’étire. La pluie dans ton monde est plus rare et plus précieuse que le bleu gris de ton œil : cette onde est bénie.
Alors cette eau qui t’a faite, aussi, non ? Pourquoi corrompue, empoisonnée ? Méchante, dit-on.
Toi devenue lentement rivière et réa servile, tout en même temps, vouant tes bras à toutes les tâches et tous les soins, toi eau sans fin partagée et usée et dont on te dit qu’elle n’est que pollution et vacarme d’algues et de poison, des miasmes toujours pour la suite entière de celles qui seront de ta race. Où est cette source dont tu t’es demandée chaque jour si vraiment elle n’était pas que venins, puisque c’est toi, femme, qui en viens et que ton jus est noir et que ton eau est sombre et que dedans s’en meurent tant de pestes et de mouches ? Es-tu d’une source si impure dont on t’assène qu’elle lampe les herbes, les racines, qu’elle creuse les fils de terre et t’emporte et te charrie au plus loin d’elle, dénigrant le sol qui ose te porter… ?
Et dont tu vois qu’elle envenime et nourrit désormais la moitié du monde de colère et de fiel. N’es-tu pas née femme ? N’es-tu pas femelle, esclave, maudite nasse de cette vie qui sort de toi, de ton sang, de tes éternelles souillures ?
L’as-tu trouvée, soufflent les voix ?
Expiration.
Ta méchanceté, l’as-tu trouvée ?
En remontant le courant qui t’abîme, en ramant dans tes souvenirs, dans l’oasis de ton ventre, à la pagaie, à la rage de tes mains qui tentent obstinées d’évider le courant, tu as cherché à revenir, remonter, embobiner le mors de ton impuissance. Peut-on naitre si souillée, si maudite ? A la recherche d’un monde que tu as voulu savoir. Tu as voulu la voir la première goutte qui fut toi, ce moment cette fontaine naturelle de laquelle naissent tant de bavures, ces malédictions, ces usures, les salissures, tout ce qui coule de toi.
L’origine de ta méchanceté, femme serpent, femme vénéneuse et venimeuse.
Expiration.
Faut-il que tu t’épuises…
Là-bas, si loin, dans le temps, à la racine de la pluie, un vieux paraclet chaque jour encore verse dans un des bras du fleuve, les déchets de la haine qu’il nourrit de n’être pas unique dieu.
Tu soupires.


ce texte est paru sur http://lescosaquesdesfrontieres.com en première publication
(d’autres proses encore sur ce site)

masque carnaval de venise

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