Journal poétique / www.jouyanna.ch

là où la vie patiente ..

la vie est la source de toute écriture - liaison intime. ma vie n’a rien de spécial, elle n’est pas une aventure sauf de celle de l’écriture. un récit dont le but est un exercicet littéraire

samedi 3 septembre 2016, par Anna Jouy

Tous les arbres sont dans l’armoire.
Une enfance, c’est une réserve d’Indiens. Riche, pleine et j’en ai si peu dit. Des bouts de films, auxquels il faudrait ajouter le tempo. Étoffer, épaissir la platitude de ces images avec du bruit ; faire surgir l’histoire du néant silencieux. Le son de cette vie, sinon rien. Je respire, je fais du bruit. Ces lieux avaient leur propre sonorité. Certains endroits gardent une forme de mélodie inscrite dans chaque herbe, chaque pierre. Ces territoires dont l’homme est absent ; comme les déserts, les toundras, les hautes montagnes ou le fond des mers. Mais si un humain y vit, alors tout est dominé par sa voix, sa parole, son énorme bruit. Les villes ne sont que des amalgames sonores, des amoncellements, des stases de vacarme. Ce sont des ruminations permanentes ; les gens y sont barattés dans le son.
Lieu de naissance, là où débute la première bruyante respiration, anxieuse aussi, comme si ce premier souffle exhalait à sa suite une âme inquiète de devoir vivre et parfois déjà si chargée d’inexplicable nostalgie. Là, ce bruissement d’une haleine. Une rumeur dans un roseau, du vent sur des cols de bouteille, des trous de cheminée, le rebord d’une citerne. Le vent qui lit sur les lèvres d’une simple tige tendue en l’air. À la campagne, tout ce qui naît est un air de flûte. Et puis aussi ces cloches, dans des campaniles oubliés. Le vent y tourne et ça sonne, sans aucune raison. À quel son nouer ma vie ? Un cri, un rire, un coq ? Le chat ou un vélo qui passe ? Ce son du passé, une flûte solitaire ? Insuffisante. Ajouter une profondeur, une traîne de vents. Entre eux, encore un bruit cassant de grille rouillée et puis une voix pure sans mot. Est-ce un bruit de locomotive qu’il faudrait entendre, comme on frotterait une mécanique bien huilée sur des rails ? Peut-être.
Pourtant, je reste invisible, sans visage. Suis-je dedans, dehors ou autre part ? Est-ce moi ou alors tous les autres ?…Travellings, brèves séquences. Tout est haché. Les voisins, la haine, la petite guerre. À quelques mètres seulement de cette sorte d’innocence qu’on croit se rappeler. Comme voir des gosses s’amuser et courir entre des ruines. Cette attention, qu’on donne pour ce qui est à la portée de nos bras, tandis qu’à quelques mètres de nous, c’est l’inconnu.
Me cacher dans une armoire. L’armoire de famille. Me tenir dedans, pour chuchoter. Loin et puis secrète, et cette vie à garder malgré tout, en me parlant à moi-même. Et dedans, ces conversations de grande personne. Mesurer le manque que ça crée de disparaître, mesurer son importance. Armoire comme un utérus dont j’aurais eu besoin. Pour renaître, qui sait. Ou une forme de mort ? Je disparais, je me refais ou essaie de me refaire.
Pour la forêt, ne rien inventer. Le bois profond est un grand classique. Bien que peu d’enfances désormais peuvent intégrer un tel espace comme un élément fondateur. Nos forêts sont trop brèves, trop encloses. Rétrécies. Bois bien peignés, on se croit dans un parc. Une dizaine de minutes d’envergure. Des promeneurs, des chiens, des vélos. Endroit dépouillé de tous secrets. Belle apparence, mais âme triste et totalement réduite au silence.
Toutes ces images à regrouper. Portraits de gens. Sa collection de visages. On ne sait jamais pourquoi ceux-là sont importants, pourquoi les garde-t-on alors que tout le reste fout le camp ? Sont-ils liés à des impressions ou à des moments plus graves ? Petites gens, émergeant du néant. C’est de la cendre émouvante. Ces autres qui ne sont pas les parents, mais tout de même si semblables, hypnotisent. Être postier ou bonniche ou instituteur, est-ce ce qui anime les humains ? Quel point commun y a-t-il entre eux tous ? Ces inconnus ont des vertus, des devoirs de transmissions presque sacrés. Des présences. Et puis certains événements impitoyables n’ont d’autres impacts que de forger une fascination pour ce qui ne doit pas ou ne peut pas s’exprimer.
Sortie très tôt ce matin. Pas emporté mon âme avec moi. Le temps n’y était pas. Déambulation. Aucun bruit ne perce ma coquille. Suis sourde, suis donc éternelle ? Abandonner mon corps à son mouvement naturel. En principe, corps tournoyant, corps toupie qu’un mouvement met en branle et ramène ensuite affalé sur la table où je travaille. Ne suis guère le buvard de mes souvenirs. A me repenser, je ressens mon propre vide ; cette sensation de ne pas arriver à toucher la frustration presque surnaturelle du vivre.
Ne sommes-nous pas tous dans cette armoire, petits, impuissants à nous raconter des histoires


parution www.qazaq.fr

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