Journal poétique / www.jouyanna.ch

bloc 6 une hypnose d’horloge

© tous droits réservés recueil complet en lecture une semaine

lundi 12 septembre 2016, par Anna Jouy

1

Nouvelles du front. Une ceinture de cercueils et des enfants serrés, leurs pas laissent des traces sur les pierres, lunes stériles. Comme les femmes tombent, des femmes par milliers, par troupeaux tristes, par avalanche, dans un monde de lames, de férules aiguisées au fusil où tarissent leurs sangs. Le sang neuf de vie sous les voiles ma main entre leurs poings, leur silence sacrement et la lutte captive.la peur est un faucon cagoulé qui tape dans le sein. L’urgence les pousse au plongeoir de l’envol. Ne sens-tu combien l’air leur est compté et qu’il importe de finir cette chasse, qu’il n’y a rien d’autre à bouffer sur le désert que ce cœur de feu qui fuit dans tous les sables ? Ne sens-tu pas que le soleil les enfonce avec lui sous la terre, qu’il leur faudra tenir le ventre vide agripper la liberté à des arbres morts et que ce sera dans longtemps. Le temps de tout reprendre ?

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Aube et l’orage. L’horizon, cette tragédie en stuc collée dans mon chapeau ! L’orage étire les sangles du baudrier funambule, compression des grimpées de température. Face à moi les buildings armés de la pluie, des stalagmites tristes en pleine effusion, ils crêpent la lueur de quelques chevaux. Une angoisse cyanose la hauteur en osmose de ciel. Ma voix comme un caillot avalé tout cru du ventre tout voir tomber en gouttes, petit déj’. Matin, je squatte ton auréole jaune. Je vois, avec des éraillures, du grain à moudre en sciure tout le long des iris. Bien au-delà des yeux, mes bagues rétrécies, le trou cicatriciel de me savoir encore. Matin, j’écale ton œuf avec des ellipses de dents. Te voici décalotté, implant de cuillère dans le vol des oiseaux. Tu coules de la lumière, petit Icare martyr et toute ta cire et toutes plumes pour déglutir ma convulsion de liberté. Matin, perpétuel mouvement de la langue qui cherche à s’affranchir des lèvres, jusqu’à l’éclaircissement total, la blancheur du temps qui gît dans une coquille. La nuit est dans les joues. Avalée. Occlusion intérieure, les espaces sous sachets vides d’air. J’écrirai, peut-être, bientôt...juste un titre, à titre nocturne. C’est dans la moelle que les mots coincent. Entre les omoplates ce barrage noué. Je goûte en rongeant un os un bout mort. Ce doit être cette étreinte d’âmes qui s’estompent, ce moment où le corps frissonne dans les tonalités basses. Je suis dans le sang qui glisse vers ta chose.tard dans l’après-midi

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Heure du thé. Je file à l’anglaise, feuille à feuille, et légère amertume où cuisent mes impatiences et mes vanilles. Le travail se délaie dans l’attente ronde, cousue d’aiguilles. Que de passes, que d’heures pécuniaires, que de trottoirs limés sans bavure jusqu’à cette sirène de fabrique qui fauchera d’un coup le contremaître des pointages. J’usine avec ma boule de voyante la sortie et une encaustique de repos au mérite. Déjà mes portes bâillent, mes courants s’aèrent, déjà j’esquisse une détente en chien de fusil sur la balançoire, je goutte, j’égoutte, je goutte, j’égoutte...il faut sortir la boule à thé.

4

visite de cimetière tu m’attendras m’attendras- tu ?
- peut-être
- bien entendu.
Dans un jardin d’orages et de paille. Je viendrai en voilette parce que ma mère l’a dit et qu’il fait désormais un temps à sortir sa mère. Je marcherai sur l’eau, oh oui ! Elle aimait trop Jésus. Ce sera léger de la bulle d’acier ronde sans jamais éclater. Tu nous aurais pointés avec ta visasse, tout près de moi ou alors tout près de toi. De ce banc sur lequel tu dors tes mains dedans les yeux à y penser bien fort tu murmureras murmureras-tu
- peut-être
- bien entendu. Une litanie d’identités à ruminer. Qui voudras-tu créer, nous sommes tant à vouloir venir. Cela presse de mettre au monde le jet de ton désir. Ce sera fort, de la sève de racines, de dessous ta vie, de l’arrière-histoire. Tu nous aurais levées à force, à peine, de l’élan, dans lequel je dors paupières closes à te chercher.

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Table de travail.écrire à l’ombre, dans les tons de l’impromptu, au rebours de lumière. Écrire au poinçon dans les côtes. Parce que tout ce qu’il y a à dire est en-dessous de la Terre, enseveli et qu’il faut inscrire sa voix avec un soc et une fièvre de cheval. Serrer les épaules sur l’effort, ne pas dévier de ses graphies, du désarticulé langage et du recel d’âme ou du peu. Car j’en ai une qui flotte avec des racines et je tire mon boulet vers un sable poète, vers le bord de l’eau qui est la seule chose qui nous touche pareils dans la soif et dans le sel. Suis-je poète ? Mon balcon est un perchoir et me pencher sur le vide n’augmente pas mon vertige d’un second étage. Tant de galeries de fourmi tandis qu’il me faudrait chanter. Je lime dans le texte -mot choisi pour ce duel usure et vulgarité-, je ne saurais mieux faire que de fronder contre toutes mes convenances, atteindre un peu d’authentique, espérer qu’on désaccorde le train et que je saute sur une meilleure mine. Mais parler de soi ne construit pas de monde et me polisher à la mousse, à l’incessant rond sur la glace n’est pas encore utile à donner à l’autre sa force, sa puissance d’être et sa parole propre.

6
Heure du bain. Peut-être faut-il entre chien et loup mettre sa chair à fondre dans ce bleu où tombent finalement toutes choses. La fente crépuscule saignerait de l’encre et moi pareille, effervescence filandreuse emmêlée d’un taquet de guimauve. Peut-être faut-il mettre au trempage le blanc d’une coupe d’été, parmi des jonques de cobalt. Espérer voir se détacher fibre et fibre encore, les ficelles du regard, saucer l’azur et l’avaler tout cru. Esprit cannibale.sieste.le monde, je le croise au-dessus de ma tête. Les avions fusillent mon espace au bazooka. Grand filet de voyages explosés, mes cheveux en pétards. Je lis l’ardoise des passeports éphémères. Quand ils écrivent un A je crois qu’ils pensent à moi et je ferme les yeux en murmurant bonjour en toutes les langues que je sais. Moi couchée dans l’herbe, la ronde des trafics en l’air tourne tourne et m’enivre. Je marche encore sur les oiseaux mais il fait chaud, si chaud.je crains que leurs aiguilles ne percent bientôt mes baudruches et qu’il me faille redescendre en piqué, moteur coupé, cylindres serrés.

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Avant la nuit mammifère. Il manque à ton idée d’évacuer des œufs et de perdre des plumes. Tu niches à poil, ta tête enroulée dans ton sexe, à naître et mourir sans cesse, mouillée, saignante. Sans la moindre coquille ni l’infime chrysalide. Tu vagis, tu épècles, tu désarticules ta nostalgie de ventre, anse faite à des promesses. vivre semblait tenir debout, deux pattes aux cals durs. Maintenant il te faut changer de territoire, passé en mode volatil, poser ta masse chaude pour un troc de couleuvre. Sang-froid, maîtrise et l’iris fendu.rêve éveillé je te forme sous la langue, te rumine à joues juteuses. Je te cause les crocs aigus. Tu as le cœur assis et mon âme sur les genoux.je mastique tes gravures, la table en est couverte. Au couteau, au poinçon, à la dent de fourchette. Dans le rouge acryl de vieux augures. Je mâchouille le mystère que mes yeux ne descellent. Tu as dû laisser ton numéro pour me revoir. Mais comment le recomposer dans ces chiffres défaits. Mettre du sublime dans ces ossatures, mots, tous dépiautés là, pour allumer mes paniques de fille. Ne rien savoir me rend rage et chaîne.je ferai de tout cela le parc d’acajous où s’apprivoisent les lacunes, l’écumoire épuisée de torpilles secrètes. Oui, la mer entre nous est un vaste boudoir, dressant sa tente entre épieux et pilotis. Une chambre anodine en plein corps où rêve le substrat des femmes. En suis-je encore ? Je ferai de tout cela un soubresaut, une volière de rames avec des ongles courts, l’interminable rendez-vous sur le carnet de cavales. Chaque fuite entre mes doigts est un sablier qui se meurt.

8

Lever. Pas de pleines mesures sur le matin. Le tempo est rasé, fraîche coupe des ciguës, mise à niveau de mes poisons l’alchimie me nivelle, sangfoutre. L’horizon a la frange nette, juste au front du regard. À plumes ou à poil, rien ne passe. Boule à zéro, veuillez laisser vos épis et votre ébouriffure au vestiaire.je glisse ma graine au fond d’un bitume domestique, seringue sans bactéries ou pouls de naissance. Son centre ADN gesticulera comme une algue à l’embouchure des vocabulaires. Journée tondue par un courant d’air et la ligature d’un peu de sel sur le cou, en écharpe de froid, si dévêtue dehors. L’intérieur est un printemps serré qui ne déplie plus le chemin. Le voilà le bord du monde comme un saut à jeter par- dessus la jambe, un sursis de sol avant de crier air !air ! Lancer enfin son âme vers un peu de lumière.travail encore quand mettrai-je en chantier le souffle, les nœuds de traverse, ce coupe-gorge des chutes de gosiers ? Les coudriers du ciel appellent une vaste pluie. Mais les saules. Mais les saules….Quand ferai-je ma reprise de bois, barres parallèles doigts croisés ? La trame se tire, chiffon de vannerie des navettes de sève. Mais les saules. Mais les saules…quand panserai-je le lierre des césures, les escarres d’écorce, ces accrocs d’initiales dans le cortex amoureux ? Mais les saules. Mais les saules…

9

Méditation.récup’ de l’âme. Berceuse. Moïse parfait des essaims, papillons à l’ordo d’un soleil bien tapé, elle respire. Le sanatorium aligne les écrins du repos. Elle respire. Il fait enfin chaud sur la peau. Dessous le froid fond lentement entre deux crachats. Elle respire, enfonce l’air frais, fortifiant en canule.je sens cette ondulation libre d’une aube d’alvéoles. Inspiration expiration. Tordre l’esbroufe, petit cul maillé de crâneries. Quand ça tangue du bas, on garde la tête haute. Équilibrer la danse et les dépliés du vent. Faut tenir l’honneur à la mentonnière, minimum requis. Et je défile à la bourrasque comme un pilotis sous la mer. Les torsades tristes montent jusqu’aux amygdales. Atlante naine à porter fier et beau, les illusions aux épaulettes, je me fais une carrure d’ombre.

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S’alléger. Les membranes célestes enfantent une averse, ralenti d’un jus d’anges. Humains sentez vos chairs battre tambour et mettez vos yeux au diapason humide ! La guimbarde de l’univers envoûte vos squelettes brindilles et vos vibrations hantent l’utérus de la mort.je suis en apesanteur, volière ébruitée par magie et abracadabras. L’hypnose des horloges soulève mes frissons et dans ce sommeil de narcose, je noue une à une les cordes pluvieuses des violons. Cinq sens, ce n’est pas assez d’inventions chez les dieux pour te prendre. Je n’ai levé aucun corps. Le ventre-brame n’est pas la porte vierge d’une nuit d’arbres et ce crin de voix ne chute pas dans mes labyrinthes. Rien entre mes doigts pour te prendre.échappatoire. Dessine-moi un corbeau, j’en ai assez des moutons même gris, même brisé de ciment. Découpe un battement volatil, cette humeur, même goudronnée, qu’on dirait transpirée des sépulcres. Mets-moi ce vol à la page, tout charcuté de doigts, de bagues d’ergots. Et puis son bruit de fenêtre ouverte, cette lame obstinée à cisailler la nuit. Dessine-moi tout ça qui se tient sur ma branche, même corneille même pigeon, ces volailles de gencives à nerfs. Je n’en peux plus de ne jamais rêver, de faire mes équilibres sur le parc des ouailles et de tisser chaque nuit des laines interdites. Dessine-moi un œil de côté, un os à chanter de la plume et puis de l’air, de l’air à découcher.je vais promener désormais ma poésie comme une maladie orpheline, ganglions de flammes et nævus. Je romps la veine des enclaves éditoriales. Je sais, tu ne me reconnaîtras jamais. Pas de test ADN pour retrouver mes ovules. textes-blocs dans les isoloirs, je voterai à bulletin secret les passions auto-immunes. Je suis trop fière pour brader mes cheveux et les anges qui filent mon voyage. Mieux vaut courser son propre silence !

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Habillage.je m’habille de la peau des choses. Rentrer dedans les limbes, le paradis disséminé des vies perdues. Fond de chemise, au frac. Je revêts le simple appareil, mon costume de babioles. Entre mon âme et toi, un plastique sur le toc. Pour ne plus y penser et poursuivre le temps. Mon œil mesure l’espace. Formes et difformes, cornes sur blessures, cals de patience, les heures étourdies sous le monticule. Je jette dans cette piscine du pain, des couleurs, des mots pour faire ventre aux poissons et aux signes. Parfois comme un œil ouvert depuis les fosses marines, une onde écarquille mes visions, muettes déclarations d’amour de la bouche d’un gouffre.état d’être.veuillez vérifier l’état de vos tristesses et vos attachements, éteindre les transmissions dans les cendres vocales, assembler vos bras sur les ballons de sauvetage, décrypter les momies de l’enfance, carotter vos petits Proust en duvet de farine. Le temps fout le camp maintenant.maintenant vos zones de turgescence et vos secousses oniriques. Planquez vos seins au casier, votre vie de valise et ces secrets d’aisselle où jacassent des corneilles. Le temps est en piste. Il roule à fond ses oiseaux l’âge à la traîne en savates d’éternité. Un peu d’ozone pur contre la peau, un glacier fraîchement tondu dans la poche, je ferme les yeux. Dans le jardin mes hallucinoses se déhanchent et ce rêve inaudible d’un oiseau qui dort. L’escarpe des alarmes payé cash .il sonnera bientôt cinq heures. Dire. Que te dire ? Le bookmaker du temps a déjà pris ma note. Je navigue à vue, une paupière sous ta bouche

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Mise en ordre.saisir sa veine, dépecer ensuite le pouls et le sursaut, tirer à nerfs vifs, guimbarde et sentiments, pour toucher le temps d’une secousse cette électrique cloque où gésir les amours défectives. D’une alêne de guêpe, infecter la platitude et le morne ennui, muqueuses rouges couveuses de fourmis et laisser grignoter. Poser par-dessus une cloche et un murmure d’église. Les angélus passent avec les chloroformes. Porter alors son champ de bulles comme une pietà dans les corridors pénitentiaires tout le long de la nuit. Ce ne sera pas la première détrousse d’âme qu’il faut vivre. La peau déjà se durcit, cal du creux d’amour que je vois se tendre sur les failles. J’écarte le jardin, je plante mes épaules dans un terrain bien sec. Ce n’est pas la première évasion de chaleur vers un salon d’étoiles. L’âtre tisse froid ses tentures. Ce n’est pas le premier univers chiffonné dans la corbeille des savants. Tout cela n’est rien, rien qui ferait une superbe exception dans la bouche d’un poète.

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Dévoration.encore un baiser de pivoine, de la pressure de griottes au coin des dents. Crime parfait sous cachet de carquois. Me ramener à terre par la piste. Crépuscule, rideau tombé sur les affres de l’air.je me fais des idées comme d’autres du coke sous la cendre, une ligne de vin pour ourler le désir. Le tison est un objet contondant. Le sang des vieilles femmes est noir comme des épîtres cardinales, de l’amarante en croûte d’épidermes.je me souviens maintenant avoir saigné et d’avoir abrité souvent ces décadences pourpres. J’étais vive à la mort et je suis morte à vie.

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Le temps du vol. Il y a toujours un oiseau pour chanter cette gravité suraiguë à fleur d’objet, l’innocence métronome qui crisse sur les vitres. Nos regards ne pépient plus. Ils raidissent doucement comme du mortier de souffle. Une agate après l’autre.

15

Se faire à l’idée.mille échelons vers la lune et le monde dans la cage d’escaliers.la tête grimpe. On se monte le cou jusqu’à des guillotines révolutionnaires. Orange de la nuit mûrie sur un lé d’éventail. Son jus coule dans la gorge. On boit des éclipses. Escamotage d’un coup de vent. Je dépose un chat là-haut jusqu’aux mirages, nénuphar à moustaches toutes griffes dehors : la lune miaule, la lune coasse, la lune bascule.de petits cerceaux roulent dans ma nuit, monocles bleus des poètes. Ils ont des planètes juteuses sur leurs routes d’enfance et leur baguette cravache les ellipses. À moi, le manège enchanté, une ivresse sur la ronde. Les songes tombent et n’amassent que mousse.il fait bleu temps et j’ai l’âme aux vers, avec des clepsydres et des rouages, une horloge à la lune puisque tous mes cheveux collent désormais à quelques nuages.

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