Journal poétique / www.jouyanna.ch

le personnage

dimanche 6 novembre 2016, par Anna Jouy

Non, on ne va pas nous confondre. Nous n’allons pas nous confondre, assurément non. Même s’il va falloir que j’enfile ta peau. Que je t’emprunte toute entière, toi tes os, ton corps boiteux, déhanché raidi. Que tu me loges, m’abrites, me nourrisses. Jusqu’à ce que j’en devienne presque toi. Presque. On ne va pas croire un instant que j’ai pris possession de toi, au point de ne plus savoir qui finalement je suis encore. Je suis en corps. Nos visages, nos pensées, notre tournure. Personne ne pourrait croire un instant que dans la penderie des sujets c’est toi que je vais revêtir, dont je vais profiter, sucer les moelles. Que c’est toi que je vais raconter.
Dans ma glace déjà, mon visage se superpose mal au tien J’ai des angles qui ne rentrent pas dans ton ovale, pas exactement. Presque. Mais je suis pervertie. Mon autre sang me trahit, il aiguise mes traits et c’est un peu comme la quadrature du cercle, l’impossible équation de nos vies, une tâche inconcevable. Mais nos yeux, nos yeux parfois coulent dans des orbes semblables et ce creux sombre dans lequel ils se ferment sur tant et tant de choses, nos yeux correspondent. C’est ça, c’est pour cela. Le trou immense de ton regard qui peut toujours absorber le mien, encore maintenant, tandis que je ne sais presque plus rien de toi, que ton souvenir n’est plus qu’un papier glacé, heureusement, car c’est bien tout ce qui me reste de toi. L’essentiel. Et puis cet instant peut-être où tu me parles, tranquille et sereine, peut-être parce que tu pensais alors que je ne comprenais rien et que ça n’était donc pas grave, que ça n’engageait à rien et que j’allais oublier…
Je vais enfiler cette vie qui est toute entière dans une robe sarrau, dans la grisaille bleutée des motifs discrets dont on tissait la servitude autrefois. La tienne. Telle que tu me la laisses, vide de confidences et pleine à craquer de tout ce qui va d’une main dans une autre et de ton regard vers le mien. Je vais mettre ce tablier dont je t’ai toujours vu enserrée. Je vais voûter un peu mes épaules et coiffer quelques boucles permanentées grises et noires. Je vais enfiler ces bas opaques couleur chair, je vais mettre tes chaussures de nonne avec des lacets ronds et leurs talons affaissés. Je vais porter tes vêtements gris de femme laborieuse, qui sans fin s’activait à des choses dont on ne sait toujours pas si elles étaient indispensables ou inutiles mais que tu faisais.


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Charleville-Mézières

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