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novembre

dimanche 17 juillet 2016, par Anna Jouy

Novembre, le tien, encore

Alors cette autre naissance, ma mère. Passer vers la nuit par les épaules en espérant qu’elle vous tienne chaud. Passer la tête, les pensées les unes après les autres, tant de mailles, boucle dans boucle, qu’il me faut étirer pour en faire une écharpe, un col sage à ras du cou. Naître le soir de plus en plus vite. Rompre les membranes, glisser avec ces longs instants, de peur de rester ainsi au goulet du rêve, la corde autour. Qui enterrera ma ceinture de chairs dans un jardin ? Quelle magie noire ou blanche se hissera alors hors des lucioles pour atteindre les graves obscurités ? Je répète ainsi ma naissance à la mort avec une application de petits souffles inquiets. Ne pas propager la douleur, la contraindre entre lèvres et fond de gorge. Modestement apprivoiser l’utérus où s’en va l’eau vive.

Pour écrire à grandes tissées d’eau. Tant de choses à muter, prendre peau. N’est-ce pas ce déshabillé de vrilles et d’encre qui détoure nos ombres ? Rédiger, chaque jour un peu, plus neuf plus, et passer dans sa gorge par filets, par petites gorgées d’eau, une joie encore trouble. L’eau finit toujours par faire des tissés du sable, des écrits alluvionnaires qu’on se passe de berge en berge. Prendre peau. Cette armure de lumachelles, quelques nacres secrètes. La tristesse perlière sur le fond de la langue.

D’abord
Je t’en ai voulu de ne pas m’aimer. N’étais-je pas après tout ta fervente, ton exhalaison de feux ? J’éventais sous le doigt des parfums comme des créances dans les mailles du vent. J’avais des étuis pleins de ravissement, des corolles en cornets inondés de surprise. Je ployais le matin des fruits mûrs de la nuit. Je songeais que c’était un monde facile, une évidence. L’amour comme un ciel gâté.
D’abord
J’ai pris la charrette grise, fallait bien rouir ces tiges de bleu, plantées dans mon chant. Laisser le jour faire ses oracles et disséquer mes boiseries. Je cherchais à grands coups de batte à briser mes chaînes, l’écorce saignante. Assurément c’était dur et il a fallu user de temps et de fouet pour en venir à bout. L’amour implant détruit.
D’abord
J’ai inversé mes racines, mes cheveux ne valaient plus un ange. Sécher, mûrir, fragiliser le jardin jusqu’à l’aubier des fleurs. Maintenant me restent quelques tendons de lin, brillants étranges. Du fil sur lequel on ne marche plus mais qui me fait tout autour comme un tissu d’amour et de mots.
Et des levers de chimère, ma mère.


texte en première diffusion sur https://lescosaquesdesfrontieres.com/

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Messages

  • nos mères, ce lien qui malgré tout revient toujours, tendre et amer
    mais le principal : quel plaisir de vous lire, de savoir qu’avez trouvé souffle (même si, là, en ce moment ne peux en profiter qu’épisodiquement et à travers le brouillard d’une lassitude)
    ce que ne peux, y reviendrai
    et suis contente que vous soyez là, de nouveau

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