Journal poétique / www.jouyanna.ch

correspondance

mercredi 15 juin 2016, par Anna Jouy

Cher Amour. Chaque fois que l’homme part, il le laisse, décomposé friable dans la chambre. Amour en vrac, démantibulé. Sentiment mal nourri, maigre. Et la tête tourne et la peur. Pourquoi l’homme reviendrait-il ? Il s’en va, comme il voudrait peut-être le faire pour de vrai. Comme il souhaiterait mettre un terme. Chaque départ est un exercice de fuite. Celle qu’il répète et n’accomplit pas. Il part. Et dans la pièce, elle cherche aussitôt à recoller les morceaux de l’amour. Les ramasser, les entasser, les reconnaitre. Le reconstituer en quelques briques. Le consolider. Le faire exister. Préparer un torchis de mots d’amour pour en reconstruire le mur, le gonfler, le tendre vers le ciel. Ciment fort. Bâtir sur les feuilles une solide fortification qui est, en briques et morceaux, sur le parquet. Quand l’homme part.
Histoires sans intérêt, surdosées de vitamines, de botox. L’amour baudruche boosté, insufflé, jusqu’à prendre un visage sublime. Et qui lentement perdra ensuite cet air parfait par ses membranes poreuses. Tranches de la vie qui manque, de la vie qui s’ennuie, montrant ce que serait l’amour s’il était en vérité. Ça ignore comme ça dit n’importe quoi, que chaque moellon tient de traviole et que ce mur ne soulève qu’une maison d’illusions et de désirs inassouvis. Correspondances mono-rails. Les mots se chargent, fret de quotidien et de futur. Avec en filigranes, cet abandon qu’il y a depuis toujours au centre de cet amour. Vide, détruit. Elle est enceinte d’un hématome qui suinte sans fin. L’absence est le pire. L’absence est la seule chose pourtant véritable.
Alors il rentre, la porte s’ouvre. Il ne s’est pas échappé. La lettre, il l’a lue. Peut-être. Impossible de savoir. Aucune d’entre elles ne mérite une réponse.

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