Journal poétique / www.jouyanna.ch

canal

mardi 12 janvier 2016, par Anna Jouy

L’esprit du canal, noué à ces pays plats, aux ciels immenses et au sol monotone. Cette fente raide dans le terrain, cette échappée unique, énigmatique par laquelle on pourrait, peut-être, s’enfuir. Le canal qui dérive, qui porte en lui la seule intrigue apparente, l’espérance d’un ailleurs.
On n’en voit jamais le fond, on suppose, on imagine. On se dit que c’est profond, que c’est probablement habillé d’algues, de pierres, de vases et d’étranges poissons. Et cette couleur verte et boueuse à la fois, une sorte de lait d’herbes, d’arbres penchés et de sable.
Serpent, tout pareil. Sinuant à peine mais glissant, gluant, froid et sans humeurs, toujours d’un identique mouvement. C’est une fugue permanente. La seule permise, la seule qu’ose le regard. On prend le canal et il se passera quelque chose. Celui-ci n’est pas une grande voie d’eau, c’est un de ces embranchements anodins, communs, qui fissurent les champs. Elle ne le connait pas. Elle ne sait où il va, elle suppose des lieux, elle suppose des ports, ou des arrimages encore. Elle s’interroge sur le but du canal. Des gens montent sur son dos. Elle voit des barques, des voiliers petits ou des embarcations à moteurs. Des gens le suivent et disparaissent. Rapidement, dans ces terres très plates, on arrête de voir, de distinguer ; on disparait. On croit que l’œil traverse l’immensité mais c’est pareil pour la mer : pas plus que 8 kilomètres de champ de vision. En montagne, on peut en franchir des centaines d’un seul coup d’œil ; on peut voir tout un pays.
Le canal se perd ; déjà il est hors d’atteinte. Cela la séduit aussi sans doute. Cette forme d’effacement permanent des choses. On trace et cela se gomme, on revient à nouveau presque à son point de départ, comme pour garder une constance de la distance entre soi et le bord du ciel.
Sur les rives, les herbes sont souvent inondées. Le froid est rapide, véloce, il court dans les bottes. Les gens ne sont pas des cyclistes pour rien. Pour rattraper le courant, pour aller plus vite ou plus loin, pour ne pas tremper leurs pieds.Chacun se sent libre

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Messages

  • Dans un autre canal (urbain, Saint-Martin), j’ai vu récemment une anguille : il ne restait plus beaucoup d’eau pour qu’elle s’ébatte, elle a été sauvée de la boue et relâchée plus loin (je suppose) par des personnes bottées.

  • Longeant la maison de Jeanne, le canal. Je l’avais photographié en novembre, dans ses teintes d’avant l’hiver, et posté l’image sur mon compte, l’intitulant : " lignes de fuite ".
    Le canal humidifie la terre, nourrit le noyer dont les fruits sont régulièrement pillés.
    Le canal : des souvenirs en profondeur, des rires retenus, des lumières englouties...
    Le canal, éloge de la lenteur, du temps doucement...
    Longer le canal...

    Merci pour ce beau texte qui me touche personnellement.

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